Huguette en goguette

La nuit tombe. Huguette a plongé, puis nagé en écartant sans ménagement les tiges de nénuphar. Elle s'apprête à aborder.

Elle fait d''abord une pause sur la margelle, le temps de s'assurer que le trajet est sans danger.

Arrivée sur la terrasse, un accès de timidité la pousse à se réfugier sous une petite table.
Après mûre réflexion, elle se lance en terrain découvert, avec assurance.
D'abord réservée, elle finit par prendre goût au statut de star, et et fait volontiers face au flash du photographe.
Mais pour continuer son chemin, elle attend que je sois parti. Je ne saurai pas où elle va passer la nuit.
Le problème avec Huguette
Au début du printemps, une horrible créature pustuleuse, énorme, s'est invitée dans notre bassin. Nous avons craint pour la vie de nos poissons, mais (en principe) la bête ne se nourrit que d'insectes, de vers de terre et de limaces.

Finalement, la cohabitation se passe bien
Elle attendait que des mâles viennent s'aggriper à elle et féconder les chapelets d'oeufs qu'elle s'apprêtait à pondre (n'étant pas expert en batraciens, je n'exclus pas que cette grosse dame soit un mâle). Le problème, c'est qu'aucun crapaud, d'un sexe ou l'autre, ne s'est présenté. Et Huguette a disparu.
Après quinze jours d'absence, nous avons cru que notre crapaude avait poursuivi sa route. Mais alors que je nettoyais le bassin, pensant récupérer une pierre tombée dans l'eau, j'ai retrouvé Huguette au fond de mon épuisette. Vexée, elle s'est à nouveau cachée quelques jours, avant de réapparaître. Elle inspectait la rive, cherchant un abri.

Voyons ici... mais c'est bien trop petit !

Essayons par là ... bon, ça paraît correct !

En plus, l'appartement est en duplex, avec un grand balcon à l'étage
Elle semble maintenant bien installée. Mais le problème avec Huguette reste le même : étant de moeurs nocturnes, elle sort discrètement, et souvent au matin elle n'est pas rentrée. Résultat : tout le monde s'inquiète, car elle pourrait, en traversant la rue, se faire platement accommoder en crapaudine.

- Tu l'as vue, toi ? - Pas depuis un certain temps !
L'autre problème avec Huguette, c'est qu'elle est très réservée, et parfaitement muette. Elle ne semble pas particulièrement heureuse de nous voir. Lorsque j'ai essayé de l'amadouer en lui tendant un ver au bout d'un bâton, elle n'a pas manifesté le moindre intérêt. Elle ne cherche pas à se rendre sympathique : si je m'approche trop, elle se détourne avec agacement. Aurait-elle mauvais caractère ?
Mon problème avec Huguette, c'est aussi qu'elle bouge très peu. Elle peut rester la journée entière immobile, le regard fixe, plongée dans un profonde méditation. Si elle s'agite parfois, c'est uniquement avec sa gorge, soulevée par de légers mouvements réguliers. Peu lui importe que mes photos se ressemblent toutes.

Huguette n'est pas vraiment laide. Son visage rappelle juste un peu (mais en plus avenant) Jabba, ce méchant de la Guerre des Etoiles.

Le gros problème avec Huguette, c'est qu'elle n'en fait qu'à sa tête. Pourtant bonne marcheuse, elle n'acceptera jamais de se comporter comme un animal de compagnie normal, qui m'accompagnerait en balade, gambadant près de moi, et tirant joliment la langue de temps en temps pour gober un moucheron. Elle est tellement indépendante qu'elle peut bien, sans un mot d'explication, sans même un signe de la patte, me quitter pour toujours.
Métamorphoses, la suite
Le mardi 19 août, nous déplorons déjà une perte dans nos rangs : une pupe de diptère - disons, pour simplifier, une larve de mouche, dans son dernier stade d'évolution - est découverte près de N°5, qui donc avait été parasitée.
Mercredi 20, N°5 accouche d'un deuxième intrus.
Jeudi 21, l'horreur continue : le jardinier croit revoir Alien, alors que du corps vidé de son amie N°3 - qui lui avait offert quelques jours plus tôt le spectacle de sa nymphose - s'extrait en se contorsionnant un asticot repu.
Vendredi 22, le jardinier inspecte le fond de la boîte, et découvre dans les orties séchées encore six larves identiques aux précédentes. Parmi les nymphettes immobiles, il ne fait pas de doute que N°2, petite et noirâtre, a elle aussi été infestée. De plus en plus habité par les images d'Alien, le jardinier se demande si dans cet équipage miné par un envahisseur sournois, il trouvera son lieutenant Ripley.
Les jours passent, dans l'inquiétude mais sans nouvelle victime apparente... Jeudi 28 août, dans le cockpit près de ses deux collègues momifiées, N°1 a plutôt bonne mine.
A l'arrière, un mince espoir de survie subsiste pour N°4, qui n'a que partiellement noirci :
Samedi 30 août, l'émotion est à son comble : dans l'après-midi, N°1 laisse apparaître, en transparence, les yeux caractéristiques de son espèce, qui orneront ses ailes déployées. La naissance est proche.
Dimanche 31 août, le jardinier s'empresse de nous rendre visite. Il a compris que N°4 ne s'éveillera pas, mais je suis là, moi N°1, prête pour l'éclosion.
Il va, il vient, il surveille, mais se laisse quand même surprendre, car ma sortie est très rapide. Me voici donc, seul dans cette équipe à atteindre l'état de papillon. On m'appelle
paon du jour
Il faut maintenant me laisser le temps de récupérer, de défroisser mes ailes, de m'endurcir.
Je ne me détache de mon enveloppe vide qu'au bout de deux bonnes heures.

10 h 50 - la trace rouge, c'est un déchet que j'ai éliminé après la naissance
(le méconium, chez les papillons comme chez les humains)
Mes tentatives d'envol me conduisent à la porte. Il est temps que le jardinier l'ouvre.
C'est parti, je vais découvrir le vaste monde ! Après un vol d'une quinzaine de mètres, je fais un premier arrêt, puis je repars, me posant de ci, de là. Je butine un souci, et bientôt je m'éloigne.
Je dispose de beaucoup de temps jusqu'à l'hiver, lorsque le froid m'obligera à chercher un un abri. Je me réveillerai en mars, et je volerai encore jusqu'à la fin du printemps, après m'être accouplé pour que le cycle continue, tant qu'il y aura des orties.
Le jardinier est satisfait d'avoir mené à bien son expérience. Il faut dire qu'encore une fois, André Lequet l'a bien aidé, en décrivant précisément, dans son article consacré à inachis io (c'est mon nom scientifique), toutes les étapes de l'opération.
Quant aux pupes de diptères, elles sont toujours là, mais le jardinier ne les aime pas. Il leur en veut d'avoir causé la mort de ses protégées, et il ne se sent pas une vocation d'éleveur de mouches. Il va les relâcher dans la nature, et les laisser vivre leur vie.

Le 20 septembre, je suis de retour, attiré par les zinnias
(ou bien, si ce n'est moi, c'est donc mon frère)
Métamorphoses
Nous partîmes cinq cents, et il fallait bien nous pondre en aussi grand nombre, car nous serons sûrement peu nombreuses à arriver au port.
Est-ce là une ancienne tenue abandonnée après une mue, ou le résultat d'une hécatombe ? Quoi qu'il en soit, nous étions encore nombreuses à dévorer nos provisions : un jardinier adepte du purin d'orties avait laissé se développer cette plante délicieuse qui compose tous nos repas. Nous étions là depuis un mois environ, et nous avions subi diverses évolutions. Mais ce n'est que le 9 août, alors que nous étions bien grasses et avions revêtu notre tenue de gala -une jolie robe noire à pois blancs- que l'homme nous repéra.
Nous restions plutôt groupées, mais il ne faut pas nous prendre pour de vulgaires chenilles processionnaires. D'ailleurs, nos épines sont sans danger, nullement urticantes. Elles sont néanmoins impressionnantes, et le jardinier mit du temps avant d'oser nous toucher : il gardait ses gants, au prétexte que les orties, elles, ne manqueraient pas de le piquer.
Sans relâche, nous mangions ces feuilles appétissantes.
Les plus aventureuses partaient explorer les sommets.
Après nous être bien gavées, et ayant atteint les quatre centimètres réglementaires, l'appétit nous a manqué. Nous avons commencé à nous disperser, cherchant un endroit tranquille pour nous transformer en chrysalide. Craignant de nous perdre de vue, le jardinier a retenu sept d'entre nous dans une boîte, à l'intérieur de sa cabane.

D'habitude, à l'endroit qui nous convient, nous secrétons un support soyeux auquel nous nous accrochons, la tête en bas. Mais nous, emprisonnées, ne pouvions aller bien loin. Ainsi nous étions trois, toutes proches, à nous être suspendues au carton qui recouvrait la boîte. Le 14 août au matin, le jardinier eut une surprise : l'une d'entre nous s'était transformée pendant la nuit.
Il s'absenta durant deux heures, et à son retour nous étions deux à avoir revêtu une nouvelle parure, couleur jaune-vert.
Il ne voulait maintenant pas rater la nymphose de la troisième, qui, par chance, ne tarda pas. Quelques soubresauts, la peau qui s'ouvre et fait apparaître progressivement la chrysalide : en huit minutes, le changement était accompli.

10 heures 32, début du processus

10 h 34, vue de dos - 10 h 35, vue de face

10 h 36 - 10 h 37
Il faut maintenant s'agiter pour se débarrasser de l'enveloppe inutile

10 h 38, encore un effort ! - 10 h 40, c'est fait !
Voilà la dépouille, vieux vêtement au rebut
Dans l'après-midi, une autre de nos compagnes s'est transformée, et une dernière le lendemain 15 août. Il restait deux chenilles alanguies, qui semblaient avoir péri.
Nous voici maintenant, cinq fragiles nymphes sous la protection du jardinier. Notre coque va s'assombrir et se durcir, mais il ne devrait rien arriver d'important avant une quinzaine de jours. Sauf accident de parcours, ce sera alors la dernière phase : l'apparition de l'imago.

Les 4 premières, au matin du 16 août

Et la dernière, peut-être trop agitée, s'est détachée de son embase soyeuse
A bientôt, si tout va bien !
Deux petits merles
J'avais repéré dans la haie de thuyas un nid avec deux petits merles :
Quatre jours plus tard, ils me jetaient un regard intéressé :
Le jour suivant, il n'en restait plus qu'un :
L'autre avait sauté à terre. Perché à trente centimètres au-dessus du sol, il ne paraissait guère capable de voler. Il m'observait, attendant sans doute que je lui donne la becquée :
Il suivait mes déplacements du regard :
Lorsque j'ai voulu le replacer dans le nid, craignant qu'il soit attaqué par les chats, il s'est enfui sous la haie. Mais sa mère, qui apprécie beaucoup mes fraises, n'était pas loin.
Le lendemain matin, le second avait lui aussi disparu.
Ne sachant si tout cela était normal, je me suis documenté, et Wikipedia m'a dit :
- la femelle pond de deux à six oeufs,
- les petits quittent le nid très tôt, en moyenne au bout de 13 jours, avant de savoir voler,
- ils se laissent tomber en voletant, et vont se mettre à couvert à proximité,
- ils seront encore nourris par leurs parents pendant trois semaines après le départ du nid et suivront les adultes, mendiant de la nourriture,
- les jeunes finissent par prendre leur indépendance et s'envoler, toujours de leur propre chef : ils ne sont jamais chassés par leurs parents.
Je serais presque rassuré, mais on m'indique aussi :
"leur principal prédateur est le chat domestique"
A François, aussi démuni que l'oisillon tombé du nid
L'écosystème
Quand j'ai creusé la terre pour installer mon bassin, je pensais nénuphars et poissons rouges, et je croyais tout maîtriser.
Mais rien n'a marché comme prévu : un nénuphar s'est propagé outrageusement, tandis que l'autre a végété plusieurs années avant de fleurir. Les poissons rouges se sont reproduits, mais beaucoup sont devenus blancs, alors que petits ils sont noirs.
Périodiquement, des algues se sont développées. La pompe s'est souvent obstruée, et a même court-circuité l'installation électrique.
Il m'a fallu accepter de placer aux abords des décorations hétéroclites : petits nains aux couleurs criardes, ou grenouilles chinoises en résine de synthèse.
C'est une Parisienne extasiée qui m'a éclairé : j'avais créé un écosystème :
" unité fondamentale formée par l'association d'une communauté d'espèces vivantes (biocénose) et d'un environnement physique (biotope) en constante interaction " (Larousse)
Dès lors, tout s'explique ! Chacun mène maintenant sa vie comme il l'entend, et le rôle du Créateur se borne à quelques miraculeuses apparitions, pour changer la pompe, trouver un traitement antialgues écologique, ou céder exceptionnellement aux prières de poissons voraces qui préfèrent la nourriture industrielle.
Donc j'observe, ce n'est pas trop fatigant, et c'est même parfois intéressant.
Les plantes

Nymphaea Gloriosa,
"un triomphe parmi toutes les hybridations de Latour-Marliac"
Les poissons
Les oiseaux
Les merles ont investi la place ; ils surveillent et chassent les oiseaux plus petits qui viennent boire ou prendre un bain.
Au-dessus de l'eau
Une araignée a tendu sa toile, c'est une tétragnathe étirée.
La libellule est peut-être un caloptérix vierge, mais la position qu'elle prend ne me permet pas de la reconnaître formellement.
C'est la dernière venue de la saison. La première à apparaître fut la libellule déprimée :
Puis les petites nymphes au corps de feu sont arrivées :
J'ai pu assister à l'accouplement et à la ponte :
L'agrion jouvencelle les côtoyait :
L'aeschne bleue, très vive, n'a pas été facile à saisir. Mais lorsqu'elle s'est aventurée à l'intérieur sans savoir comment ressortir, elle a bien dû s'accorder un moment de repos :
D'accord, elle n'a pas de bleu, mais c'est en raison du dimorphisme sexuel : la femelle est ainsi. Je l'ai surprise plus tard en train de chercher un endroit pour pondre :
Pour compléter ma collection, le sympètre rouge sang s'est invité :
Pas farouche du tout, il m'a laissé approcher à une vingtaine de centimètres, et s'est même tourné légèrement pour m'offrir son meilleur profil :
*
Au fond, avec six sortes de libellules pour une pièce d'eau aussi petite, il se débrouille assez bien, cet écosystème.

* Je replace au bon endroit le commentaire qui rectifie mon erreur :
Sympétrum strié
Une bonne idée, la mare. Les libellules vont adorer. Juste une remarque, le Sympétrum mâle photographié est un Sympétrum strié (Sympetrum striolatum).
Ischnura - email : admin@libellulesmaizieres.fr - http://www.libellulesmaizieres.fr
Jolies bestioles
D'abord, j'ai vu la scutigère dans l'escalier qui mène à la cave. J'ignorais son nom, mais après l'avoir photographiée, j'ai pu l'identifier et étudier ses moeurs. Les insectes doivent être nombreux dans la maison, puisqu'ils constituent sa nourriture. Jusqu'à présent, je n'avais remarqué que ceux qui m'importunaient : mouches, guêpes, mites, ou araignées.
En ouvrant un peu plus les yeux, j'ai repéré les papillons de nuit, qui se collent aux vitres, attirés par la lumière à l'intérieur. J'aime bien le col de fourrure de l'écaille tigrée, et les plumes du ptérophore blanc.
Beaucoup d'autres me restent inconnus, comme celui-ci, tout petit...
... ou ceux-là, qui ne figurent pas dans mon guide :
En revanche, je connais très bien le sphinx du troène, car dans l'école où elle venait de terminer ses études, Isabelle avait reçu un cadeau original : non pas un vulgaire porte-clés, mais la véritable chrysalide bien vivante, de ce papillon qui après plusieurs mois de repos devait au prochain printemps déployer ses ailes. J'ai été chargé de prodiguer à la bébête les soins prescrits par la fiche d'élevage qui avait été judicieusement jointe, et lorsque je la réchauffais dans ma main, elle me remerciait en remuant la queue ou, plus exactement, son extrémité abdomino-ventrale articulée.
J'avais préparé une cage pour ne pas rater l'éclosion, mais l'événement ne s'est pas produit : le printemps venu, la chrysalide a simplement cessé de se tortiller, et elle est devenue légère, légère...
A cette époque, ce sont les tipules, ou cousins, qui nous ont rendu visite.
En Angleterre, on les appelle "Papa aux longues jambes" (Daddy long legs), c'est joli !
Quelquefois, un grillon (plus petit que celui-ci qui est un grillon des champs) pénètre dans la cuisine.

C'est une femelle, car elle possède à l'arrière un instrument ("oviduc", ou "ovipositeur"), qui lui permet de creuser le sol et d'y déposer ses oeufs
Sur la terrasse, c'est la femelle ver luisant qui plusieurs soirs a allumé ses phares pour attirer les mâles.
Au jardin, dans le lilas fleuri, j'ai observé l'araignée-crabe.
En août, les abeilles ont bien apprécié les figues.
Je n'ai pas voulu photographier les gendarmes (ou suisses) qui abondent, mais dans les mêmes tons avec un dessin différent, j'ai trouvé cet insecte, à peine plus petit :
Il m'a fallu du temps pour découvrir, grâce aux pages entomologiques d'André Lequet , qu'il s'agit toujours du gendarme, mais sous la forme d'une larve âgée, au stade pré-imaginal.
Sur une feuille de haricot, le clairon des abeilles, tout poilu, prenait la pose :
Il porte ce nom car sa larve s'introduit dans les nids des abeilles et se nourrit de leur contenu.
Dernièrement, j'ai surpris cette sorte de punaise, longue d'environ 15 mm, au milieu des noisettes que je venais de récolter. Je n'ai pas trouvé son nom.
En balade, j'ai rencontré (parmi d'autres) un carabe doré à Villossanges, un bousier à Olloix, un cercope rouge sang à Sermentizon :
A Douharesse, sur la PR des roches Tuilière et Sanadoire, c'est, me semble-t-il , un carabe embrouillé (carabus intricatus) qui s'enfuit :
Et en vacances, à Port-Vendres, cette grosse épeire a voulu me barrer le chemin :
A la maison, beaucoup plus jolie, une véritable épeire diadème était recroquevillée, comme morte, avant qu'elle parte à toutes jambes :
Pas de panique, ce n'est qu'une petite femelle, dont l'abdomen ne dépasse pas 10 mm : c'est ce que disent les gros mâles, qui après la copulation se sauvent très vite, de peur d'être bouffés !
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